Conflits sociaux, moraux et économiques dans Mathilde de Félix Pyat et Eugène Sue

This article studies Félix Pyat’s and Eugène Sue’s 1842 drama, Mathilde, in order to show how money serves as a lever of power used to challenge and contest traditional moral values, the integrity of the family, and the foundations of social organization. Lugarto, the drama’s wealthy and unscrupulous villain, is both a racial outsider and a social interloper who takes advantage of the secrets he has uncovered and the prestige afforded by the fortune he has inherited to bend others to his will. The play also highlights the way money, gender and the law intersect to circumscribe the lives of women. Because the representation of women is determined here by actual historical forces, the status of women as virtuous victims is made somewhat more realistic than it had been in melodramas earlier in the century. (In French.)

La loi fervente qui anime Félix Pyat, la part sincère et sérieuse qu’il prend à certaines idées et à certains sentiments de son époque, donnent à ses drames quelque chose de hardi, de passionné et de saisissant. Ce n’est plus seulement l’intérêt d’étonnement ou de curiosité, de joie ou de terreur que fait naître d’ordinaire la fiction dramatique, c’est cela et plus que cela: sous les personnages et sous les traits inventés par l’imagination de Pyat, il y a toujours une question actuelle et palpitante. Ainsi vous avez la surprise de l’idéal et l’émotion de la réalité.

Composé et joué entre Les Deux Serruriers (Pyat 1841) et Le Chiffonnier de Paris (Pyat 1847), Mathilde, drame en cinq actes de Félix Pyat et Eugène Sue créé au Théâtre de la Porte-Saint-Martin le 24 septembre 1842, entend démasquer et dénoncer les forces sociales, morales et économiques qui règlent le monde contemporain.1 Le critique anonyme du Commerce le reconnaît quand il écrit dans son compte rendu de Mathilde que “[. . .] le monde [de nos jours] est voué au génie du mal, et qu’il n’est ni conscience, ni volonté, ni vertu qui puisse nous [End Page 196] soustraire à son ascendant fatal [. . .]” (1). Ce mal, cette abjection morale a partie liée avec l’argent, source d’un pouvoir impérieux tantôt visible, tantôt occulte. Il accorde à certains la domination sur les autres et se manifeste souvent par la brutalité, l’égoïsme, le crime. Il achète la complicité et le respect, se pourvoie de la caution des lois et des institutions, révèle ou cache le scandale, remplace le rang, mine les conceptions traditionnelles d’honneur, d’amour, d’innocence, s’infiltre dans les relations entre hommes et femmes, riches et pauvres. C’est le levier et la source d’iniquités dont Pyat et Sue tracent l’influence et le progrès au sein de la famille, microcosme de la nation. C’est le lien entre argent et iniquité dans Mathilde, pièce à sujet contemporain, que nous nous proposons d’examiner ici.

à quelle source impure et souvent criminelle [avez-vous] puisé vos richesses?

Cette question, posée par Charles Menche de Loisne dans son livre sur l’Influence de la littérature française de 1830 à 1850 sur l’esprit public et les mœurs (412), pointe du doigt une des interrogations qui traverse de nombreuses pièces sociales et humanitaires sous la monarchie de Juillet. Aussi l’argent, ses sources et l’emploi qu’on en fait—sujets aussi bien présents dans les deux autres pièces de Pyat citées ci-dessus—se trouvent-ils au cœur de Mathilde comme ils l’étaient dans le roman de Sue dont le drame est tiré.2 Fil conducteur qui lie le passé au présent et les bons aux méchants, l’argent permet de contester les fondements de la famille et de la société, de mettre en cause la moralité et les lois.

Si Pyat et Sue intitulent leur pièce Mathilde, suggérant ainsi que la jeune épouse du comte Gontran de Lancry est le personnage principal du drame, la distribution signalée en tête de l’œuvre identifie le comte de Lugarto comme appartenant à l’emploi de l’acteur chargé du “grand premier rôle,” ce qui semblerait mettre cet homme au centre de l’histoire.3 Pour notre part, nous voudrions y voir, non pas une information contradictoire, mais l’annonce de tensions raciales et sociales ainsi que des problématiques liées à l’argent et à la moralité que le drame met en évidence par le biais de ces deux protagonistes. Si une telle lecture s’avère possible, le mal s’incarnerait dans le personnage de Lugarto, métis brésilien et milliardaire, qui met à l’épreuve et au défi l’intégrité du monde civilisé, ses lois et codes de conduite sociale, morale et économique. Mathilde, symbole de pureté (blanche) et de vertu (angélique), représenterait tout ce que cet homme voudrait contaminer, humilier pour se venger de ceux qui jugent ses origines abjectes.

lugarto

Deux portraits contrastés de Lugarto permettent de découvrir ce personnage avant qu’il n’arrive sur scène. Le premier, fait par Gontran de Lancry pour [End Page 197] annoncer la venue de son “ami” à sa femme, Mathilde, le présente comme un solitaire ténébreux, un excentrique que sa grande fortune rend méfiant. C’est le peindre avec des couleurs exotiques, romantiques, destinées à expliquer sa conduite insolite et à intéresser Mathilde à cet homme qui, “dans quelques moments difficiles de [s]a vie,” a rendu des services à Gontran et dont il dit que “L’honneur, la reconnaissance, tout [l]’engage donc à l’accueillir aujourd’hui [. . .]” (I, 11).

L’autre portrait de Lugarto, toujours fait à l’attention de Mathilde, est tracé par M. de Rochegune, ami d’enfance de la jeune femme et dévoué corps et âme à son bonheur. Il lui parle des vices, des crimes, de l’égoïsme de Lugarto:

C’est un homme de tous les vices, je devrais dire de tous les crimes, flétri d’âme et de corps, [. . .] ne se servant de ses millions que pour ses infâmes plaisirs et pour le malheur des autres! [. . .] C’est le mal incarné, un monstrueux produit de l’esclave et du maître, ayant le double péché de son origine, la férocité du maître et la bassesse de l’esclave; [. . .] une sorte de Méphistophélès du monde, [. . .] réunissant enfin, dans un effroyable ensemble, la puissance de Dieu et la méchanceté du démon

(I, 12).

Ces portraits contrastés sont suivis de la description que Lugarto fait de lui-même dans un long monologue (abrégé ici) prononcé au cours d’une soirée qu’il donne dans sa résidence à Paris:

[. . .] Je n’ai pas besoin de vertus ni de qualités, moi . . . Les hommes m’honorent, les femmes me recherchent, parce que je suis riche; je ne puis donc les aimer, les estimer que ce qu’ils valent. (Silence.) [. . .] Partout des gens qui se vendent; partout bazar, marché, corruption . . . partout des esclaves; seulement [en Europe] la chaîne est d’or, et n’en est que plus dure . . . [. . .]. Oh! il n’est rien d’impossible à cinq millions de rentes. [. . .] Ô mes vrais ancêtres! Faust, Don Juan, Tantale, vous, mes maîtres dans le dégoût et la tentation, vous tous dévoués à l’enfer, [. . .] j’ai souffert comme vous la stérilité dans l’abondance, la satiété dans l’infini du désir [. . .]! Ô Mathilde! on te dit femme à principes, à devoir, à vertu [. . .]. Faites, ô mon Dieu! qu’elle puisse me détester!

(II, 4).

Il ressort de ces trois portraits que l’origine de la fortune de Lugarto est aussi “impure,” aussi “illégitime” que sa naissance, liées toutes deux aux “crimes” de l’esclavage et du colonialisme, sources de pouvoir et de domination sur des populations noires et métisses dont des Européens et des créoles blancs tirent d’immenses richesses.4 Héritier inattendu, bénéficier fortuit des sommes fabuleuses amassées par son géniteur, Lugarto ne se sert pas de ses importants moyens financiers et fonciers pour faire le bien autour de lui, pour atténuer la souffrance des autres, mais pour satisfaire sa soif de plaisirs, de maîtrise et de [End Page 198] vengeance contre un monde où il n’est admis qu’à cause des bassesses auxquelles consentent ceux qui s’inclinent devant l’argent.5 Humiliant ceux qui, dans d’autres circonstances, l’aviliraient à cause de sa race, Lugarto est représenté sous un jour démoniaque, hypersexuel, égoïste et sauvage.6 Ce sont des clichés racialistes souvent associés à l’homme noir, mais ces clichés sont actualisés par les dramaturges qui les rattachent au rôle de l’argent dans le monde contemporain.7 Aussi est-ce par sa personnalité méphistophélique, ainsi que par le cadre temporel et socioéconomique, que Lugarto se distingue du Chevalier de Saint-Georges, personnage éponyme de la comédie mêlée de chant de Mélesville et Roger de Beauvoir (1840) dont l’histoire se passe au XVIIIe siècle et de Fabien, protagoniste principal du Docteur noir, d’Auguste Anicet-Bourgeois et Philippe Dumanoir (1846) dont l’action est également située au XVIIIe siècle. La pièce de Pyat et Sue rappelle davantage un autre drame, Lébao, ou Le Nègre (Demolière et Chardon 1835), où la morale et la famille contemporaines sont mises en question. Cependant Lugarto ressemble moins au Noir Lébao qu’au Blanc Salvador d’Alvida, fils (adoptif) d’un planteur blanc au Brésil. Dans l’une comme dans l’autre de ces pièces, on retrouve la condamnation du matérialisme et de l’égoïsme (tous deux liés à l’argent) et la promotion de valeurs nobles, d’instincts généreux.

Si l’argent permet à Lugarto d’exercer son influence sur des groupes d’hommes et de femmes dans le nouveau monde comme en Europe, la pièce insiste surtout sur la capacité du métis brésilien à faire plier Gontran à sa volonté. L’anomalie d’un faux comte noir dictant ses actions à un aristocrate français de vieille souche illustre de façon précise le pouvoir de l’argent à miner les fondements traditionnels de la société et l’autorité morale. Lugarto doit son contrôle sur Gontran à la passion pour le jeu du Français et les dettes qui dilapident sa fortune ancestrale. (Gontran est aussi un fashionable qui dépense des sommes importantes pour “paraître.”) Dans un premier temps, Gontran emprunte de l’argent à Lugarto pour rembourser ses obligations de jeu, mais un jour, en l’absence de Lugarto, il fausse la signature de son “ami” sur une lettre de change—crime passible des galères (IV, 7). Lugarto paie la dette, mais garde le document et menace à tout moment de s’en servir pour perdre Gontran de réputation dans le monde et le dénoncer à la justice. Dès lors, l’ancien esclave devient maître et n’a qu’à vouloir quelque chose pour que Gontran lui obéisse.8

mathilde

Comme Mathilde est la destinatrice de deux des trois portraits de Lugarto présentés ci-dessus et une source d’inspiration pour les réflexions qui portent le métis brésilien à se rappeler son passé et interroger son avenir, il n’est pas étonnant qu’elle se trouve au cœur même de la pièce. Inaccessible à la concupiscence, respectueuse du devoir, Mathilde représente une tentation et un défi au pouvoir [End Page 199] de Lugarto, ce qui rend la mention de Don Juan, Faust et Tantale plus qu’une simple expression d’arrogance ou de byronisme romantique.9 Si Lugarto se sert de gestes et de paroles compromettantes pour faire croire aux invités du bal que Mathilde est au dernier mieux avec lui, c’est qu’il ne peut pas l’éblouir par l’attrait de sa richesse ni menacer de révéler un secret honteux de son passé ni la détourner du droit chemin de la vertu. Il peut, en revanche, faire pression sur Gontran pour que celui-ci ne démente pas les fausses apparences qui accusent sa femme d’infidélité et pour qu’il écrive une lettre à Mathilde lui fixant un rendez-vous nocturne dans une maison isolée dans la forêt de Chantilly (achetée par le Brésilien pour l’occasion). Évoquant le document incriminant qu’il détient toujours, Lugarto fera en sorte que Gontran quitte aussitôt la France, lui laissant le champ libre pour séduire Mathilde restée sans défense ni défenseur.10

Lugarto peut aussi faire pression sur Ursule, la cousine de Mathilde et la maîtresse de Gontran. Aujourd’hui épouse de Benoît Sécherin, industriel provincial enrichi, Ursule avait aimé Gontran avant de se marier et Lugarto possède le secret de leurs ébats illicites (passés et présents). Il lui suffit de mentionner le nom du fermier Anselme chez qui Gontran et Ursule se rencontraient clandestinement avant leur mariage respectif pour qu’Ursule cède à ses ordres. Son mari a beau être bon, doux et aveugle à ses écarts de conduite. Sa belle-mère, femme d’une moralité et d’une vie irréprochable, est aux aguets et cherche à ouvrir les yeux de son fils. Mathilde, plus clairvoyante que l’époux d’Ursule, insiste de son côté, sur la séparation des deux familles vivant sous le même toit à Paris depuis un mois. Mais Lugarto jette Gontran et Ursule dans les bras l’un de l’autre et les éloigne de Paris.

L’argent de Lugarto, qui lui a permis de placer un affidé chez Gontran, le servira encore dans son attaque contre la vertu de Mathilde. Son acolyte Fritz, en qui Mathilde croit voir un servant fidèle et dévoué, l’amènera à la maison de la forêt de Chantilly se disant aux ordres de Gontran alors qu’il n’obéit qu’à Lugarto. En cours de route, Fritz déplacera des panneaux indiquant le chemin qui mène à la résidence isolée. Cet acte est destiné à empêcher Rochegune et Sécherin de le suivre et de faire obstacle au projet de Lugarto. Retardés, ils arrivent quand même à la maison et sauvent Mathilde du viol. Ils arrachent aussi des mains du Brésilien le document qui témoigne du crime passé de Gontran, espérant ainsi libérer le mari de Mathilde de l’emprise du monstre. Ils mettent le document sous enveloppe et l’envoient par la poste à Gontran qui se trouve en Angleterre avec Ursule. Mais on apprendra plus tard que, grâce à son argent, Lugarto a réussi à déjouer cette généreuse action:

LUGARTO: Mille pardons, belle dame . . . Les plus petites causes amènent les plus grands effets. Après avoir blessé votre chevalier [Rochegune], je suis vite retourné à Paris, où je me suis caché . . . Avec de l’argent, rien n’est impossible! N’avez-vous pas entendu parler de l’arrestation de la malle de [End Page 200] Calais? . . . Le courrier a été laissé pour mort sur la place . . . les dépêches ont été pillées par des malfaiteurs qu’une volonté d’or avait armés . . . Je ne sais pas comment cela s’est fait, mais vingt-quatre heures après cet événement . . . fâcheux! . . . une lettre signée Lugarto, et adressée à Londres, à M. Gontran de Lancry, était entre mes mains . . . Comprenez-vous? Je retrouvais ainsi ce précieux talisman . . . Monsieur le comte Gontran de Lancry, vous êtes encore un faussaire! . . .

(IV, 8; nous soulignons.)

le mariage, l’argent et le scandale social et moral

Comme les paragraphes ci-dessus viennent de le suggérer, le mariage, l’argent et le scandale social ou moral sont fortement imbriqués les uns dans les autres dans Mathilde. Or, pour une femme de cette époque, l’argent (en forme de dot) détermine souvent son avenir autant sinon plus que son rang, sa beauté, sa vertu ou ses sentiments.11 Mathilde, que son père avait destinée à Rochegune, jeune homme intègre mais sans fortune, se voit obligée par une tante devenue sa tutrice d’épouser Gontran, fils d’une famille noble qui, en échange de sa dot, apporte un titre aristocratique. Ursule est contrainte par cette même tutrice de convoler avec Sécherin qui l’accepte sans dot, mais qu’elle ne saurait aimer. (Absente de la pièce, cette tante, manipulatrice des gens, incarne à sa façon le mal tout comme Lugarto. Pourtant, ses actions se font sous couvert d’une autorité légale puisqu’elle est la tutrice des deux jeunes femmes.) Comme tant d’autres pièces de cette époque, le drame de Pyat et Sue souligne—pour la critiquer—la dépendance des femmes dictée par la loi et leur famille.12

Écarté du mariage avec Mathilde et n’ayant d’autre statut que celui d’une amitié dévouée et chevaleresque, Rochegune servira de protecteur à la jeune femme qui est incapable de se défendre elle-même. Cependant, son intervention risque de compromettre Mathilde si jamais elle l’oppose à l’autorité maritale de Gontran que sa “démission” morale ne diminue nullement aux yeux de la loi. Moins soucieuse des apparences qu’elle sait manipuler à son avantage, Ursule n’hésite pas à s’affranchir de la tutelle de son mari, du respect qu’elle doit à sa belle-mère et de l’amitié qui l’a liée à sa cousine. Ni les normes de l’hospitalité ni les articles du Code contre l’adultère ne l’empêchent de se déclarer l’ennemi et la rivale de Mathilde. Mais vers la conclusion de la pièce, Ursule finira par comprendre et regretter les conséquences de ses choix scandaleux et voudrait revenir dans le droit chemin de la vertu. Mathilde lui pardonnera en attendant de voir si elles peuvent dissuader Sécherin et Gontran de se battre en duel dans le bois de Vincennes. Nouvelle preuve de l’impuissance des femmes, elles arriveront trop tard pour y faire obstacle.

S’il est évident, d’après les observations ci-dessus, que le manque d’autonomie légale et sociale des femmes fait d’elles les “victimes” parfaites des traîtres, il [End Page 201] est tout aussi clair que c’est en les plaçant dans le cadre des mœurs et des lois contemporaines que Pyat et Sue actualisent et concrétisent leur statut victimaire.13 Comme on l’a vu, Mathilde n’arrive pas à se défendre seule contre les manigances calomnieuses de Lugarto au bal. Sans le soutien de son mari ou la caution de quelque femme respectable (mère, tante ou autre), elle voit sa réputation dans le monde entachée par l’attention marquée, ostensible de Lugarto.14 Dans la maison isolée dans la forêt, une tasse de thé dans laquelle on a versé une potion somnifère suffit à la rendre hors d’état de résister au viol projeté par le Brésilien. La force lui manque malgré sa détermination morale à s’opposer à lui. Seule l’arrivée de Rochegune et Sécherin empêche le passage à l’acte du méchant.15

Plus loin dans la pièce, Gontran, poussé par Lugarto, insistera auprès de Mathilde sur ses pouvoirs maritaux aux termes de la loi: “Mais, madame, vous oubliez trop que j’ai le droit de commander ici! (Mathilde baisse la tête avec désespoir.)” (IV, 7). Lugarto, de son côté, rappellera à Mathilde son obligation de se soumettre à l’autorité de son époux qui veut qu’elle le suive en Italie. “Prenez garde, madame . . . la femme doit suivre son mari . . .” (IV, 8).16 Gontran abondera dans le même sens que son persécuteur en disant: “Hé bien! madame, je vais vous montrer que je suis votre mari, votre maître. Partons!” (IV, 8). Mais c’est dans l’intention de séparer Gontran de sa femme une nouvelle fois que Lugarto signale ici le manque d’autonomie des femmes selon la loi. L’ironie du méchant se servant de la loi pour arriver à ses fins sinistres n’est pas perdue pour le lecteur ou le spectateur de la pièce. Aussi Alexandre Péraud note-t-il que “[. . .] le méchant déploie des compétences juridiques et financières qui ne lui assurent pas seulement la puissance, mais lui permettent généralement de s’acharner sur une pure victime” (§ 7).

le problème du paupérisme

Pourtant, les femmes ne sont pas les seules victimes du pouvoir de l’argent dans Mathilde. Dans son article sur le mélodrame social des années 1840, Philippe Vigier affirme: “Le mélodrame social est incompréhensible si l’on ignore l’environnement à la fois psychologique et géographique qui l’a vu naître. Il est, d’abord, directement lié à la prise de conscience par l’opinion française en général, et l’opinion parisienne en particulier, de l’importance du problème social—ou, comme on le dira dans les années 1840, du problème du paupérisme.”17 Dans les quatre premiers actes de Mathilde, on peut croire que les milieux bourgeois ou aristocratiques sont coupés des classes populaires (à l’exception du rôle mineur accordé aux domestiques). Or, à l’acte V, Pyat (agissant seul18) introduit un bûcheron, travailleur honnête, laborieux et pourtant indigent, dans les scènes qui se déroulent dans le bois de Vincennes. Ce personnage lui permettra de souligner le contraste entre les problèmes des riches et ceux des pauvres—problèmes qui, [End Page 202] s’agissant de ces derniers, ne relèvent pas d’un vice personnel (paresse, boisson, jeu, etc.) mais de l’organisation de la société. Leur rencontre n’amènera pas de confrontation violente entre les classes, mais une mise en lumière de l’inégalité, du dysfonctionnement socioéconomique qui font que les uns se tuent à gagner de quoi nourrir, vêtir et héberger leur famille tandis que les autres s’apprêtent à se battre pour régler des affaires d’honneur qui sont la conséquence de leurs excès, leur ambition ou leur conduite déréglée.19

La forêt est le chantier du bûcheron qui s’acharne contre le bois dur et mal payé, la fatigue, la lumière du jour qui tombe trop vite, alors que pour les riches c’est le terrain d’un règlement de comptes où l’on joue sa vie pour effacer un scandale moral et social qu’on aurait pu éviter. On paiera l’ouvrier pour laisser la place libre au combat, lui donnant bien plus que ce qu’il gagne de son travail. Juge perspicace et critique de ce geste de fausse charité, le bûcheron apprécie cet argent pour ce qu’il est—le moyen de se débarrasser d’un obstacle qui retarde la satisfaction d’un “besoin” de riches, de déprécier la dignité du peuple et son travail, fût-ce en l’achetant à un prix qui dépasse sa valeur habituelle.

À notre connaissance, aucun critique dramatique de l’époque ne s’attarde sur la dimension “sociale” de cette rencontre. Bien au contraire, Camille Berru, chroniqueur théâtral de L’Indépendant, se félicite de l’absence de thèse dans Mathilde. Aussi écrit-il,

[. . .] nous craignions que M. Félix Pyat n’eût trouvé moyen de glisser, au milieu des péripéties conjugales de Mathilde, quelques-unes de ces théories politico-philosophiques qu’il affectionne si exclusivement. Mais, soit manque d’occasion,—soit plutôt que M. Pyat ait eu le bon goût de ne pas en chercher,—la pièce est tout bonnement dramatique, peu littéraire, mais fort intéressante.

(2)

Aussi le même critique passe-t-il à côté de la dimension sociale du rôle de Lugarto dans la pièce. “L’influence infernale de Lugarto domine tout, dirige tout, terrasse toutes les volontés avec de l’or ou des menaces de honte.—C’est le génie du crime et de l’avilissement [. . .]” (2), constate-t-il pour déclarer aussitôt après qu’un tel personnage relève du conte des fées.

Un de ses confrères, Eugène Guinot, signale aussi l’importance accordée à l’argent comme source du pouvoir de Lugarto, mais c’est dans le cadre de son résumé de l’intrigue et il ne pousse pas cette observation plus loin. D’après lui,

Lugarto règne dans un monde qui se prosterne devant la splendeur des richesses, car Lugarto est assez riche pour ignorer le nombre de ses millions; il peut jeter l’or à pleines mains sans jamais compter; rien ne lui coûte; son opulence est intarissable. La source de ses trésors est en Amérique. Fils d’un[e] esclave affranchi[e], Lugarto a hérité de son père [blanc], mais il [End Page 203] porte sur son visage les traces de son origine et il a le cœur d’un esclave plus encore qu’il n’en a les traits. Honteux de sa naissance, blasé par ses vices, Lugarto a pris le monde en haine, et il emploie ses richesses à se venger en faisant autant de mal qu’on peut en faire avec beaucoup d’argent, lorsqu’on ne regarde pas à la dépense. (1)

conclusion

Berru et Guinot, comme d’autres, traitent donc Lugarto de monstre, de traître mélodramatique. Mais s’ils voient en lui un riche métis venu du Nouveau Monde pour attaquer, à coups d’argent, les fondements moraux de la société française, ils ne lisent pas pour autant la pièce de Pyat et Sue comme un drame à but social. Stéphen de La Madelaine, critique à La Tribune dramatique, est un des rares journalistes à mentionner la portée sociale du drame dans ses remarques. À son avis, “Ceci [Mathilde] n’est pas un de ces drames de hasard que l’on trouve sur les boulevards à l’étalage des revendeurs de la littérature;—c’est une œuvre forte de style, de passion et de conclusions sociales” (120; nous soulignons). Cependant, le journaliste ne précise pas la nature des conclusions sociales qu’on pourrait tirer de la pièce qui échappe, plus que d’autres œuvres, au théâtre à thèse malgré les questions qu’elle pose sur les problèmes de race, d’inégalités socioéconomiques et de genre (gender).20

Les censeurs théâtraux, quant à eux, n’ont pas laissé passer la pièce sans exiger de nombreux changements pour atténuer son message.21 Les changements effectués ne suffisent pourtant pas à réduire le danger du drame aux yeux d’Alfred Nettement, critique dramatique à la très conservatrice Gazette de France. Le chroniqueur éreinte la pièce de Pyat et Sue pour son immoralité et son invraisemblance. Aussi conclut-il le second des deux articles qu’il consacre à Mathilde par cette déclaration:

Ces mœurs qui n’existent nulle part, ces infamies impossibles, cet oubli complet des convenances sociales, ces caractères fantastiques, ces crimes absurdes, cette impunité fabuleuse des criminels dans une société où le premier commissaire de police mettrait fin, en cinq minutes, aux exploits du monstrueux héros qui domine et conduit tout dans le roman, tous ces défauts que vous cache un livre qui ne fait que raconter, le théâtre qui montre n’a pu vous empêcher de les voir.

(3)

Des inégalités sociales, Nettement ne dit pas un mot, pas plus qu’il ne parle de la dépendance des femmes selon la loi et les diktats des familles. Quant au rôle de l’argent comme levier de pouvoir, le critique l’estime incapable d’être de force à lutter contre l’indignation de la bonne société et le bon ordre d’un monde [End Page 204] policé.22 La pièce et ses auteurs sont à conspuer plutôt qu’à admirer, dit-il, et il promet de condamner de telles horreurs toutes les fois qu’il les rencontre.

Mathilde continuera néanmoins à être représenté, par intervalles, avec une reprise en 1870. Le drame ne jouira jamais du même statut emblématique que Les Deux Serruriers et Le Chiffonnier de Paris comme exemple du théâtre social, sans doute parce que la classe ouvrière n’est pas, comme dans ces autres pièces, la victime principale des gens riches et sans principes ni les Noirs au cœur de l’économie et la société françaises. Il est néanmoins utile de rappeler cette pièce à l’attention de ceux qui cherchent à mieux connaître les multiples facettes de la représentation de l’homme noir ou métis au théâtre et de signaler la pérennité de son exclusion sociale malgré sa richesse et les secrets compromettants des autres dont il se sert comme des armes.

Barbara T. Cooper
Department of Languages, Literatures and Cultures
University of New Hampshire

notes

1. La didascalie qui fixe le cadre de la pièce annonce que “La scène se passe, de nos jours, à Paris” (Pyat et Sue 1). Toutes nos citations de Mathilde seront signalées dans le texte entre parenthèses par acte et scène.

2. Le critique Alfred Nettement décrit le roman ainsi “On y trouve la peinture d’une société où le sens moral est éteint, où les hautes classes ne songent qu’à jouir, dont l’or, personnifié dans Lugarto, est le maître et le dieu; où l’amour du plaisir, personnifié dans Gontran, se satisfait au prix de l’honneur et de la liberté; où le vice, représenté par Ursule, est plein de convenance, de bonne grâce, d’élégance, de savoir-vivre et de scrupule; où la vertu, représentée par Mathilde, est pleine de complaisance et d’accommodement” (317–18). Pour une autre description du roman voir de Molènes (1006–07).

3. Dans Belot, deux personnages relèvent de l’emploi du “grand premier rôle,” un homme et une femme (1). Ce n’est pas le cas dans Mathilde où seul le rôle de Lugarto est ainsi désigné.

4. En parlant du Chiffonnier de Paris de Pyat, Bara écrit que “[. . .] toute richesse [. . .] cache un forfait et relève de la spoliation [. . .]. L’inégalité des conditions et surtout l’accumulation des richesses par quelques-uns sont violemment mises en accusation” (§ 25). Nous croyons que cette description pourrait tout aussi bien s’appliquer à la fortune gagnée par les planteurs dans les colonies grâce à l’esclavage qu’à celle des nantis en métropole qui profitent du travail et de la misère des pauvres.

5. Voir cette observation du critique qui signe Ee. ses remarques sur Mathilde dans L’Hermine: “[. . .] l’action roule sur un personnage dont la création est assez originale, le comte de Lugarto, Méphistophélès du nouveau-monde, fils d’une négresse et d’un colon, son maître, et qui, avec cinq millions de rente que son père lui a laissés en mourant, faute d’enfants légitimes, entreprend d’exploiter les passions de la vieille Europe au profit de ses penchants impurs et de ses débordements effrénés, insatiables, en subjuguant, par la profusion de ses richesses, par l’éclat de ses fêtes ou par la violence et la ruse, tout ce qui est accessible à l’appât de l’or, à la crainte ou à la vanité, en achetant, en un mot, tout ce qui se vend” (2, feuilleton).

6. Voir Ramos-Gay pour la description d’un autre personnage exotique qui trouble la société française (249–60). Mais alors que le personnage de Labiche dont parle Ramos-Gay est doté d’une force régénératrice, Lugarto, poltron et méchant, représente une force destructrice. Voir aussi Heyraud, passim.

7. Voir l’étude de Sabatier qui constate que dans les mélodrames des années 1840 “[. . .] le méchant n’est plus l’incarnation d’un mal absolu, métaphysique; il devient le produit d’une situation concrète en étant placé dans des conditions sociales plus ou moins bien définies mais correspondant à une époque précise” (416).

8. Sans que les circonstances ni les moyens soient identiques, on trouve déjà un Noir qui met un Blanc sous sa dépendance dans Atar-Gull, roman de Sue, et dans la pièce qu’Anicet-Bourgeois et Masson tirent du roman. Voir à ce propos le compte rendu du 27 septembre 1842 par Nettement dans la Gazette de France (2, feuilleton).

9. C’est sans doute un effort de la part des dramaturges d’actualiser le portrait de l’opposant du Bien, mais il est également vrai que le personnage du Noir dangereux (pour la civilisation), du vengeur noir est un cliché de l’époque. Voir Pierrot, entre autres. Quant à la femme, Queffélec écrit (au sujet des personnages féminins du roman feuilleton): “La femme idéale se définit non par son action, mais par son effet sur les autres. Elle n’agit pas, elle est” (195). Dans Mathilde, elle existe par le regard du héros-justicier (Rochegune) qui l’adore et veut la protéger et par le regard du traître (Lugarto) qui veut la conquérir, la souiller en assouvissant son désir. Toujours selon Queffélec, la femme idéale refoule son désir (198), ce qu’Ursule, femme fatale (204), ne fait que tardivement et alors elle se rachète (dans le drame plutôt que dans le roman).

10. Péraud constate qu’à cette époque, “Facteur de polarisation et de schématisation morales, l’argent devient de plus en plus systématiquement l’outil ou le mobile, voire les deux à la fois, des ‘méchants’” et, qu’au théâtre, l’argent “[. . .] déculpe surtout les possibilités de nuisance d’un personnage mauvais qui peut user de sa puissance financière pour imposer sa volonté malfaisante” (§ 4 pour les deux citations).

11. Voir Tétu et aussi Gougelmann et Verjus.

12. Pour d’autres versions de cette problématique voir Ancelot, Fournier et Jouhaud, entre autres.

13. Dans la parodie de la pièce, Mathilde parle explicitement de la différence de statut des femmes et des hommes (Gabriel et Masson II, 2). Voir notre article “Franchir ‘le quatrième mur’ par la parodie.”

14. Voir aussi Pyat et Sue (IV, 1 et 4) où Mathilde insiste sur l’importance de l’honneur, la moralité et du respect dû au nom qu’elle porte en dépit de l’abandon de Gontran qui a dilapidé toute sa fortune à elle.

15. Sur le rôle du viol et des narcotiques au théâtre comme sur l’évolution des lois, voir Prévost (165–77).

16. Selon le texte de l’article 214 du Code civil: “La femme est obligée d’habiter avec le mari, et de le suivre partout où il juge à propos de résider.” Voir ce que Cubain dit sur cette obligation (7–15).

17. 72. Voir Bara aussi sur la question du paupérisme.

18. Le 17 août 1842, Les Nouvelles des théâtres, de la littérature et des arts annoncent: “L’auteur de Mathilde [Pyat], en répétition à la Porte Saint-Martin, s’est adjoint le romancier [Sue] dont il a dramatisé les feuilletons” (4). Voir aussi ces remarques de Pyat en 1870 sur le roman de Sue: “Lugarto n’était donc qu’un Atar-Gull millionnaire, un méchant pur et simple, comme Sue les aimait alors, un noir en rut d’une blonde. La belle était une brebis purement passive, Rochegune un honnête jeune premier, Ursule une coquette, etc. J’ai tâché [. . .] d’expliquer Lugarto par la loi de la nature qui fait le mulet vicieux, et par la loi sociale qui fait le tout puissant tout méchant. [. . .] J’ai nobilisé, au contraire et en contraste, le comte de Lancry; je l’ai fait de plus en plus esclave d’un nègre par l’absence même de la moralité, cette vertu de Rochegune” (Meurice 1).

19. Ceci est vrai dans le cas de Gontran, mais Sécherin, un bourgeois qui a amassé sa fortune à force de son travail, veut punir l’homme qui lui a enlevé sa femme et abandonnée Mathilde.

20. Selon Melai, les autres mélodrames de Pyat visent à “dénoncer la corruption politique et la misère sociale dont le peuple a toujours été la victime” (18). Mathilde dénonce bien la corruption morale de la société française et l’esclavage dans les colonies, transposant ainsi l’actualité “selon un point de vue critique et subversif” (18), mais la leçon ne semble pas avoir la même force idéologique que dans ses autres pièces et le rôle du peuple (le bûcheron) est minimisé dans la pièce.

21. Voir le procès-verbal que nous avons reproduit dans notre réédition de la pièce: “Cette pièce, tirée d’un roman qui a eu un grand retentissement, avait soulevé des questions assez graves pour nous faire hésiter dans la proposition d’en autoriser la représentation, mais, sur nos observations, les auteurs ont exécuté des changements tellement considérables qu’ils ont fait disparaître les inconvénients dont nous avions été frappés” (165–66). Voir aussi “Petite Comédie avant le drame,” prologue aux Deux Serruriers de Pyat où L’Auteur parle à La Censure.

22. Le Comte de Monte-Cristo (1845), d’Alexandre Dumas, avec d’autres romans, pièces et événements réels, donnera le démenti à ce vœu pieux.

ouvrages cités

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